Pro domo, pour ma maison



Je suis indépendantiste. Au plus profond de moi-même, au plus creux, diront certains, je crois que le Québec est un autre pays. Et je crois qu'il ne pourra jamais se vivre autre à l'intérieur du Canada. Je suis séparatiste, quoi.


Je suis de gauche aussi. Et laïque. Intellectuellement de gauche comme le sont disons Edgar Morin ou Régis Debray. Pratiquement de gauche comme Françoise David, sauf que je ne suis pas un militant, je suis un bordélique comme Amir Khadir pour lequel j'ai une immense admiration comme de plus en plus de gens, même si je l'ayiiis des fois, souvent en fait.

Je ne suis pas si désespéré, un peu quand même, un fond de désespoir comme un fond d'écran, toujours là, toujours cet étonnement douloureux: pourquoi des milliards de gens partagent en ce moment l'assurance qu'on vit dans le meilleur des systèmes économiques, et politiques, ce système néolibéral qui nous fait une société organisée comme une entreprise? Préoccupée seulement de rentabilité et de distractions cheaps?

Cela fera bientôt 45 ans que je travaille à La Presse. Combien de fois, pensez-vous, ai-je écrit ce que je viens d'écrire? Exactement ce que je viens d'écrire? Des centaines de fois.

Combien de fois, pensez-vous, en 45 ans, M. Desmarais père ou André son fils qui lui a succédé comme boss de La Presse se sont-ils manifestés pour me dire hé, le trotskyste, as-tu bientôt fini de nous pomper l'air? Pas une fois en 45 ans. Combien de fois un boss intermédiaire a-t-il laissé échapper, exprès, que M. Desmarais avait montré quelque humeur à mon endroit? Pas une fois en 45 ans.

Je me suis laissé dire que j'irritais madame Desmarais, celle dont on fête le 80e anniversaire dans cette vidéo dont parle tout le Québec en ce moment, pas parce que je suis séparatiste ou de gauche, mais parce que je dis fuck dans mes chroniques, et parce que je parle de cul parfois. Son mari, au contraire, me lit sans déplaisir, me rapportent les mêmes sources. Je ne lui avais jamais parlé en 44 ans quand soudain, l'année dernière, un après-midi, au téléphone, sa secrétaire, une dame avec un accent anglophone: je vous passe monsieur Paul Desmarais.

Il voulait aider le monsieur mal pris dont je parlais dans ma chronique de la veille. Ne dites pas que cela vient de moi, a-t-il insisté très fort, dites-lui d'appeler tel avocat. Deux ou trois semaines plus tard, la glace étant rompue, j'imagine, encore M. Desmarais, cette fois pour me demander de lui porter les livres dont je parlais ce jour-là.

Les porter où, monsieur?

Chez moi.

Il y avait parmi ces livres Il y a trop d'images, un recueil de textes presque marxistes du cinéaste Bernard Émond, je me suis dit qu'il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin, j'ai mis à la placeChaque jour est un adieu qui est un petit livre merveilleux d'Alain Rémond. Émond, Rémond, je me suis dit qu'il ne verrait pas la substitution, de toute façon cela ne s'est pas fait, il partait pour je ne sais où, et voilà, les livres sont toujours là dans un petit paquet. Il devrait m'inviter à aller les lui porter à Sagard. On en ferait une vidéo, et je deviendrais enfin célèbre.

Le fils? André? La première fois que nous nous sommes rencontrés, c'était à Prague à une réunion du CIO. Je parlais avec Michel Cormier de Radio-Canada, quand ce grand type m'a foncé dessus pour me saluer puis s'en est retourné; me voyant dubitatif, Cormier me dit vous ne savez pas qui c'est, n'est-ce pas?

Non.

C'est votre boss.

***

Pourquoi je vous raconte tout ça? Parce que vous commencez à me faire chier. Oui, vous, ami lecteur. Vous qui, ces jours-ci, m'écrivez des horreurs. Depuis mon premier jour à La Presse, il s'est trouvé des joyeux tôtons pour me demander si je n'avais pas honte de travailler pour Power Corp. Mais depuis trois semaines, depuis cette vidéo mise en ligne par Anonymous, vous êtes déchaînés.

L'avez-vous vue, au moins, cette vidéo?

Vous en parlez comme si c'était un piratage, ah ah, on les a pognés les culottes à terre. C'est au contraire la vidéo très officielle de la fête donnée en l'honneur de Mme Desmarais à l'occasion de ses 80 ans. Il y a de cela quatre ans. Le DVD a été envoyé à tous les invités, rien de top secret.

Cela dure 129 interminables minutes, dont plus de 100 minutes consacrées au spectacle, on voit chanter Renée Flemming, Marc Hervieux et plein d'autres, on voit Yannick Machin Séguin diriger l'Orchestre Métropolitain, pendant plus de 100 minutes on nous montre des steppettes, des chansonnettes, des saynètes, des grands airs d'opéra, le reste, c'est la préparation de tout ça, un peu le repas, l'arrivée des invités dont M. Mulroney, dont M. Lucien Bouchard, dont M. Chrétien, mais lui, il est de la famille, dont M. Charest. Nous y voilà!

M. Charest à Versailles. Tout est là.

Pourquoi ne pas écrire sur Sagard, M. Foglia? Sagard, c'est l'attaque corporatiste frontale aux démocraties, m'écrit un lecteur.

Vous pensez que la démocratie serait moins menacée si M. Charest, prudent, avait décliné l'invitation? Vous croyez que c'est le bateau qui fait Accurso? Que c'est le château qui fait Desmarais? Vous croyez que la démocratie se dissout dans le champagne?

J'ai entendu aussi que la fête bling-bling donnée à Mme Desmarais dégoulinait d'ostentatoire richesse. Quand on est riche à milliards, comment la richesse ne serait-elle pas ostentatoire?

J'ai entendu aussi que la culture étalée lors de cette soirée était bien celle des élites qui, à défaut de la goûter, la commanditent. Non, c'est pas vrai, je n'ai pas entendu ça. Vous n'en avez rien à foutre, de la culture. Faut que ce soit moi qui le dise.

***

Cela fait 45 ans que je travaille à La Presse et jamais je n'ai été plus fier de notre journal que ces 10 dernières années.

Et vous qui n'arrêtez pas de taper dessus comme si c'était The National Post. Ou une merde quelconque de Conrad Black.

Je vous ai dit que j'étais de gauche. Et si ce n'était que de moi! Mais André Noël, mais Lagacé, mais Rima, mais Agnès Gruda, mais Ouimet, mais Cassivi, mais Lachapelle, mais ma boss Katia Gagnon, mais mon autre boss, Mario Girard, mais Nathalie Collard, mais François Cardinal, mais la Petrowski. Vous en voulez combien d'autres? Lussier, Alain De, Alexandre Vigneault, je continue?

Pourquoi vous me parlez toujours d'André Pratte? Il est l'éditorialiste en chef d'un journal fédéraliste. Il est fédéraliste. Revenez-en. En plus, vous tombez mal, Pratte est peut-être le collègue le plus gentil, le plus civil que j'ai côtoyé en 45 ans. Arrêtez de le gratter comme si c'était un bouton. C'est un Monsieur comme vous en connaissez très peu. Arrêtez de faire chier. C'est un journal que vous tenez dans la main, pas un complot. Un journal avec de l'information, beaucoup, beaucoup d'information ni de droite ni de gauche, avec aussi des opinions de droite et de gauche, avec un chroniqueur à part, absolument extraordinaire, non, ce n'est pas moi, c'est Yves Boisvert.

Arrêtez de dire que c'est le journal des Desmarais quand les Desmarais eux-mêmes font comme si c'était VOTRE journal.


source -> http://www.lapresse.ca/

__________

La foutue démocratie



Des gens sont arrêtés pour des actes de vandalisme dans le métro et le saccage d'un bureau de ministre. Gabriel Nadeau-Dubois trouve que c'est la police qui crée «un climat de peur».


La cause des étudiants (255$ d'augmentation annuelle sur sept ans, pour laquelle une minorité d'associations ont déclenché une grève illimitée) permet vraiment de dire n'importe quoi.

«On ne veut pas d'un Québec où les députés se font arrêter», a dit hier la nouvelle présidente de la FECQ, Éliane Laberge.

Ah bon? Est-ce que ça inclut le libéral Tommy Tomassi?

Pour l'immunité de fonction, il y a toujours le modèle Berlusconi ou le modèle Chirac. Cute.

Moi, je veux d'un Québec où la police arrête un ex-ministre libéral, mais aussi ceux qui foutent des bombes fumigènes ou des sacs de briques dans le métro, qui saccagent les bureaux de ministres ou qui font du vandalisme pour la bonne cause. Et aussi un député qui est dûment averti de quitter un attroupement illégal et qui nargue les policiers. Même s'il a toute la générosité du monde.

Je suis plate de même, j'avoue.

J'aimerais bien, aussi, un Québec où une ministre critiquée sévèrement deux fois par le vérificateur général pour des manquements graves de son ministère soit moralement obligée de démissionner. C'est tout de même incroyable que dans les garderies comme dans les équipements sportifs (on parle de centaines de millions), les mêmes schémas déviants et partisans aient été constatés au bureau de Michelle Courchesne. Par deux vérificateurs différents. Et il ne se passe rien.

Conséquemment, devrais-je réclamer le droit inaliénable de me rendre à son bureau, d'y dévisser une ampoule et de l'écraser en mille miettes dans le tapis (ça n'a l'air de rien, mais c'est assez chiant à ramasser, ça)?

Il y a, à la place, l'opposition parlementaire, les critiques publiques, les élections, la police, même, des fois, et les tribunaux. C'est long, la foutue démocratie constitutionnelle. C'est lassant. Mais c'est encore ce qu'il y a de moins mauvais pour gouverner les êtres humains.

Mme Laberge ne veut pas non plus d'un Québec où «les jeunes se font perquisitionner chez eux, où les étudiants passent des journées entières en prison».

Les jeunes et les vieux, plus ou moins étudiants, se font perquisitionner chez eux quand la police a des motifs suffisants pour obtenir un mandat d'un juge. C'est-à-dire quand ils ont assez de bonnes raisons de penser qu'ils trouveront la preuve d'un crime.

J'ignore quelle preuve la police de Montréal a recueillie contre les jeunes arrêtés hier et ils sont bien sûr présumés innocents. Mais dites-vous bien que la police n'a pas tellement le droit à l'erreur dans une cause aussi délicate. C'est une preuve qui sera exposée publiquement un jour. Elle pourra être contestée. Un juge se prononcera.

En attendant d'en juger, qui veut d'un Québec où le sentiment de défendre une cause juste vous immuniserait contre les fouilles policières, les arrestations et les poursuites?

Pas moi.

S'il y a une «criminalisation» du conflit, c'est que des actes criminels ont été commis au nom de la cause, ou avec la cause comme prétexte. Pas parce que nous vivons dans un État policier.

Combien de manifs «illégales» ont eu lieu librement, tant qu'il n'y avait pas d'infraction? À Montréal, en vérité, on n'a même pas appliqué la loi spéciale (78).

Amir Khadir s'est fait arrêter mardi pour avoir bloqué la circulation avec d'autres à Québec. Dûment averti, il est resté dans la rue. Il voulait faire de la désobéissance civile contre la loi d'exception. Il a été arrêté en vertu du Code de la sécurité routière. Il a reçu une vulgaire contravention. Ça fait chenu.

Parlons-en, de la loi spéciale. J'ai dit ici que c'est une mauvaise loi. On l'a décriée dans toutes sortes de manifestations. Parfait. Mais quelle manifestation a été empêchée en vertu de cette loi? On cherche.

Mauvaise loi, mais on se couvre de ridicule quand on prétend que le Québec «goûte à la médecine de Poutine», comme deux politologues de l'UdeM l'ont fait dans le New York Times. Une p'tite shot de polonium 210 avec ça?

C'est une loi qui a été critiquée à l'Assemblée nationale, dans les médias et sur la place publique. Elle est présentement contestée devant les tribunaux. Des élections auront lieu probablement en septembre, ce qui pourrait abréger la vie de cette loi temporaire.

Bref, les mécanismes relativement sains d'un État de droit sont à l'oeuvre pour s'opposer à cette loi sans qu'il soit nécessaire de devenir un martyre ou d'invoquer la mémoire de gens qui luttaient pacifiquement contre des assassins, contre l'armée britannique en Inde ou ceux qui pendaient les Noirs ou exécutaient les militants des droits civils aux États-Unis.

Un peu de sens des proportions et de respect de l'histoire ne nuirait pas, en ces temps d'exaspération et d'enflure verbale.

Mais ne rêvons pas. Tous les partis politiques veulent détourner ce conflit à leur avantage. Ça aussi, c'est la démocratie.