Les think tanks, des idées en l'air

LE MONDE CULTURE ET IDEES | 08.01.12 | 15h56


Omniprésents, ils passent d'un plateau de télévision à un micro, analysent, évaluent, conseillent, proposent, pérorent à l'occasion. Quand ils ne parlent pas, ils écrivent ou font écrire des études pour ausculter le pays sous toutes les coutures,pointer failles et atouts, suggérer ordonnances et médications. Pas un sujet ne leur échappe, ou presque. Ils ont des idées et espèrent qu'elles feront leur chemin. Même s'ils sont encore très loin d'avoir la puissance et le pouvoir d'influence de leurs équivalents américains.

Qui sont ces champions du prêt-à-penser ? Les think tanks – des réservoirs d'idées, en bon franglais – et leurs animateurs vedettes. Quelque 160 associations, fondations ou groupes de réflexion sont répertoriés par l'Observatoire français des think tanks. Mais seuls quelques-uns d'entre eux ont l'ambition de peser sur le débat politique, présidentiel en particulier. Signe d'une époque en mal d'idées neuves, ces lieux de réflexion sont apparus récemment.
Sur le versant libéral, pour ne pas dire à droite puisqu'ils se défendent de toute attache partisane, l'Institut Montaigne et la Fondation pour l'innovation politique (Fondapol) dominent le "marché". Le premier, créé en 2000 et toujours présidé par Claude Bébéar, l'ancien PDG d'Axa, se veut un instrument capable de proposer de solides pistes de réflexion pour améliorer la compétitivité de l'économie nationale et la cohésion de la société française. Ses études - une soixantaine en huit ans - ne passent pas inaperçues, comme celles, récentes, sur la réorganisation du maquis de la formation professionnelle, ou encore sur le poids croissant de l'islam dans les banlieues les plus déshéritées, analysé pendant dix-huit mois à Montfermeil et Clichy-sous-Bois par cinq chercheurs sous l'autorité de Gilles Kepel. "Nous avons besoin d'outils nouveaux pour penser la crise", note le directeur de l'Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, un jeune agrégé d'histoire qui fut le bras droit de Richard Descoings à la direction de Sciences Po, à Paris. Faute de les trouverailleurs, il entend bien les forger.
"12 IDÉES POUR 2012"
La Fondapol a une genèse plus tourmentée. Créée en 2004 par Jérôme Monod,conseiller de Jacques Chirac, elle était destinée à devenir la tête chercheuse du parti du chef de l'Etat. Marginalisée après l'arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l'UMP, elle est repartie de l'avant en 2008 sous la houlette de son nouveau président, Nicolas Bazire, numéro deux de LVMH et proche de M. Sarkozy, et de son nouveau directeur général, Dominique Reynié.
Celui-ci, professeur à Sciences Po, à Paris, et qui a d'ailleurs installé ses locaux à deux pas de la rue Saint-Guillaume, se situe volontiers sur le terrain académique. Plusieurs études intéressantes réalisées en 2011 en témoignent : l'évolution des droites en Europe face à la montée des populismes, ou le grand blues des classes moyennes. Mais le politique n'est pas loin, affichant sa volonté de refonder une pensée "libérale, progressiste et européenne". Les "12 idées pour 2012" que la Fondapol vient de rendre publiques se présentent carrément comme un programme de gouvernement. Mais, "au-delà de l'ingénierie administrative" (comment maîtriserla dette, repenser l'Etat, révolutionner l'école, marier France et Allemagne...), il s'agit pour Dominique Reynié de "redéfinir notre projet de société".
Toujours dans la famille libérale, l'Institut français pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (Ifrap), apparu en 1985 et devenu fondation d'utilité publique en 2009, n'a pas cette ambition. Mais il s'est fixé une mission : évaluer l'efficacité des mesures mises en place. "Dans un contexte de plus en plus contraint par la crise et la dette, il est impératif de dépenser mieux et moins", résume sa jeune directrice, Agnès Verdier-Molinié. La campagne présidentielle va offrir à ce contre-pouvoir déclaré l'occasion de s'exercer en chiffrant le coût des programmes des candidats. A l'instar de l'Institut Montaigne, qui s'est engagé avec le quotidien économique Les Echos dans cette bataille des chiffrages, ou de l'Institut de l'entreprise, qui avait été précurseur en 2007.
"UN TRAVAIL DE REFONDATION"
Deux think tanks dominent le paysage à gauche. Ils revendiquent leur liberté d'esprit mais ne cachent pas leur inscription dans l'espace socialiste. C'est une évidence pour la Fondation Jean-Jaurès (FJJ), créée en 1992 par Pierre Mauroy, alors premier secrétaire du PS, et installée cité Malesherbes à Paris, dans l'immeuble qui abrita longtemps la SFIO puis le Parti socialiste. Toujours présidée par M. Mauroy, elle est dirigée par Gilles Finchelstein, directeur des études d'Euro RSCG et proche de Dominique Strauss-Kahn.
Définie par ce dernier comme un lieu de "libre débat collectif", à l'écart des enjeux internes du parti, la FJJ a pour vocation de contribuer à "la rénovation de la pensée socialiste" en associant chercheurs, hauts fonctionnaires et responsables politiques. Elle y consacre de très nombreuses notes sectorielles, mais aussi, tous les deux mois, des essais plus transversaux. "Il est décisif d'avoir une analyse juste de l'état de la société", souligne M. Finchelstein, rappelant l'enquête remarquée de la fondation sur "Le descendeur social", avant la présidentielle de 2007, ou celle, récente, sur "Le nouveau paysage idéologique" français.
Fondée en 2008 par Olivier Ferrand, entreprenant énarque de 42 ans, installée de façon un brin provocatrice sur les Champs-Elysées (dans des locaux prêtés par un proche de Michel Rocard), la Fondation Terra Nova s'est imposée comme un acteur infatigable du débat public. Mobilisant un réseau de quelques centaines d'experts, elle est d'abord une machine qui produit des notes sur les sujets les plus variés de l'action publique, à une cadence spectaculaire : "Cinquante rapports programmatiques en un an", s'enorgueillit M. Ferrand. Qui n'entend pas seulementanimer une boîte à idées. A ses yeux, c'est "le modèle de développement français et européen du dernier demi-siècle qui est mort. Il faut mener un travail de refondation et retrouver une vision globale".
Fort différente est la Fondation Copernic, créée en 1998. Pour Pierre Khalfa, l'un de ses animateurs, syndicaliste à Solidaires et membre du conseil scientifique de l'organisation cousine Attac, la volonté était alors de "répondre à l'offensive intellectuelle du néolibéralisme et au dépérissement idéologique" de la gauche socialiste. C'est toujours le cas : "Nous combattons explicitement les idées défendues par Terra Nova et la Fondation Jean-Jaurès." Il s'agissait en outre derassembler les courants de la gauche critique, syndicale, associative et intellectuelle, "très méfiants à l'égard des partis politiques". Deux débats ont favorisé ces convergences : celui sur les retraites, depuis une douzaine d'années, et la campagne contre le traité constitutionnel européen, en 2005, dans laquelle Copernic a pris l'initiative de lancer les comités pour le non.
MÉFIANCE À L'ÉGARDS DES PARTIS
La méfiance à l'égard des partis est un des moteurs de l'émergence des think tanks. "Les partis politiques sont en crise, leurs taux d'adhésion sont très faibles, leurs organisations de jeunesse exsangues, ils ne sont plus des laboratoires d'idées mais des machines bureaucratiques essentiellement occupées à la distribution des investitures. Il est donc logique que le débat naisse à leur périphérie", analyse Pascal Perrineau, directeur du Cevipof, le centre d'études politiques de Sciences Po, et membre du conseil scientifique de la Fondapol. Laurent Bigorne confirme : "La panne intellectuelle des partis est saisissante. Ils ne posent ni les vraies questions ni les vrais enjeux."
A cela s'ajoute l'affaiblissement de la capacité d'analyse stratégique de l'Etat. Le Commissariat général au plan tenait ce rôle. Mais il a été supprimé en 2006 et il n'a été remplacé ni par le Conseil d'analyse stratégique, très discret, ni par le Conseil d'analyse de la société, qui l'est plus encore. "Les cabinets ministériels sont pris à la gorge par la crise et les contraintes budgétaires immédiates", note Laurent Bigorgne. Dominique Reynié va dans le même sens : "Nous sommes des sas de fertilisation entre les savoirs disponibles et le monde politique, qui n'a pas le temps de réfléchir."
Julien Vaulpré connaît bien les acteurs de cet écosystème : brillant trentenaire, il a participé à la petite équipe réunie entre 2005 et 2007 par Emmanuelle Mignon pouraider Nicolas Sarkozy à gagner la bataille des idées et a été le conseiller "opinion" du chef de l'Etat à l'Elysée jusqu'à récemment. "Les partis sont dissuasifs et n'attirent plus. Non encartés, plus souples, les think tanks permettent une externalisation attractive", note-t-il.
A gauche, Aquilino Morelle, ancienne plume de Lionel Jospin à Matignon et directeur de campagne d'Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste, fait le même constat, pour le déplorer : "Les think tanks occupent un vide et assurent une sorte de sous-traitance du travail intellectuel", quand il faudrait que le PS redevienne un lieu de pensée qui produit des idées. Alexis Corbière, responsable des études au Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, est encore plus sévère : il y aurait externalisation, mais aussi "marchandisation politique" : "Ces think tanks sont des lobbies malins, qui, sous un vernis scientifique, prétendent produire des idées non partisanes, alors qu'ils défendent les intérêts généraux des groupes privés qui les financent. C'est une supercherie."
La réponse d'Olivier Ferrand est plus pragmatique, d'autant qu'il vient d'être investi par le PS comme candidat pour les législatives de 2012 dans les Bouches-du-Rhône. A ses yeux, "l'élaboration intellectuelle s'est toujours faite à la marge des partis, par des groupes d'experts, des clubs ou des conseillers du prince. Ce que nous apportons de neuf, c'est une professionnalisation de cet espace de proposition".
Historien et "sage" du PS, participant aux travaux de Terra Nova comme à ceux de la Fondation Jean-Jaurès, Alain Bergougnoux partage en partie cette analyse, rappelant la tradition des clubs, comme le Club Jean-Moulin dans les années 1960 :"Le fonctionnement repose sur un cocktail comparable de commissions d'experts (associant universitaires, hauts fonctionnaires, responsables politiques et acteurs de la société civile), produisant des publications et organisant des colloques." La nouveauté, concède-t-il, c'est le nom de "think tank", qui fait moderne, leur efficacité médiatique, et le renouvellement de génération des animateurs.
D'"UTILES MÉDIATEURS"
Le phénomène des think tanks est également symptomatique de l'évolution du monde universitaire, de plus en plus marqué, selon Pascal Perrineau, par "la segmentation des disciplines et les crispations identitaires du monde académique". Pour lui, ces cercles de réflexion sont une sorte d'"ersatz de la figure du grand intellectuel généraliste et engagé dans le débat public, qui est en train de disparaître". Marc-Olivier Padis, rédacteur en chef de la revue Esprit et qui travaille aux côtés d'Olivier Ferrand à Terra Nova, partage ce constat, mais se réjouit devoir émerger "de nouvelles formes d'ingénierie intellectuelle, permettant deretrouver des approches globales grâce au travail collectif".
Ce n'est pas l'analyse de Daniel Cohen, responsable de l'Ecole d'économie de Paris, président du conseil scientifique de Jean-Jaurès (et membre du conseil de surveillance du Monde). A ses yeux, c'est précisément parce que les chercheurs en sciences sociales ont dépassé les cloisonnements théoriques anciens et se sont mis à explorer la "globalité vivante" de l'économie et de la société que leurs travaux peuvent nourrir le débat. A cet égard, les think tanks sont d'"utiles médiateurs".
Médiateurs, donc. Car chacun le souligne : s'ils sont des centres d'expertise et des lieux de rencontre où peuvent se construire des propositions, les think tanks ne produisent pas vraiment d'idées neuves. Ils ne sont pas un "lieu d'élaboration", dit le sociologue Michel Wieviorka. A cet égard, Daniel Cohen rend à César ce qui lui revient : "Celui qui irrigue véritablement la réflexion, à gauche, c'est Pierre Rosanvallon et le travail éditorial qu'il a engagé depuis des années, avec la République des idées, pour rendre accessible le pan de la recherche en sciences sociales."
Les animateurs des think tanks brandissent pourtant comme des trophées les initiatives qu'ils ont fait aboutir. La Fondapol revendique la paternité de la notion de"règle d'or" sur l'équilibre budgétaire, préconisée il y a deux ans par une note de l'économiste Jacques Delpla avant d'être reprise par Nicolas Sarkozy. Terra Nova a indéniablement été l'importateur, en France, de la procédure de la primaire pourdésigner le candidat socialiste à la présidentielle. Et une note de Frédéric Bonnevay pour l'Institut Montaigne prônait, il y a deux ans déjà, la création d'eurobonds pour surmonter la crise de l'euro.
QUELLE INFLUENCE SUR LE DÉBAT PRÉSIDENTIEL ?
Mais les faits d'armes des think tanks sont peu nombreux, sans commune mesure avec leur résonance médiatique. Leurs initiateurs admettent qu'ils sont plus passeurs que producteurs d'idées. Faute de moyens suffisants pour commanditerdes recherches au long cours, soulignent-ils tous. Le mieux doté, l'Institut Montaigne, a un budget annuel de 3 millions d'euros, grâce aux cotisations d'une petite centaine de grandes entreprises ; Jean-Jaurès, de 2,2 millions, dont deux tiers de subventions publiques ; la Fondapol, de 2,2 millions (deux tiers de subventions, un tiers de cotisations d'entreprises) ; l'Ifrap, de 1 million (presque exclusivement des donateurs privés) ; Terra Nova, de 400 000 à 500 000 euros (à 80 % du mécénat d'entreprises) ; Copernic vit avec 80 000 euros de cotisations individuelles.
Ces budgets (hormis pour Copernic) permettent de publier des études et definancer de petites équipes, de quatre à douze permanents, chargées de fairetourner la machine plus que de l'alimenter en idées, encore moins de faire du lobbying pour les imposer. Les dizaines d'experts qui rédigent des études pour Terra Nova sont bénévoles, alors que l'Institut Montaigne et la Fondapol rémunèrent, peu ou prou, les travaux. Tout cela reste artisanal par rapport aux think tanks allemands (plus de 100 millions d'euros de budget pour la Fondation Friedrich-Ebert) ou américains. Le seul point commun avec l'étranger n'est pas vraiment positif : ne pas froisser les entreprises qui financent les structures.
Reste à savoir si ces think tanks pèseront sur le débat présidentiel. Ils l'espèrent. Les responsables politiques sont plus dubitatifs, et même distants. "Les clubs, dans les années 1960, ou la Fondation Saint-Simon dans les années 1980, ont été les acteurs d'un renouveau parce qu'ils étaient articulés d'un côté avec la société civile, de l'autre avec la sphère politique. C'est peu le cas des think tanks actuels",estime Pascal Perrineau.
De fait, pour préparer son projet pour 2012, le Parti socialiste a préféré créer son Laboratoire des idées interne, qui a, pendant deux ans, mobilisé de 400 à 500 chercheurs, experts et politiques, bien au-delà du cercle des think tanks. "Le projet et le programme du parti, ça ne se délègue pas", tranche Christian Paul, député de la Nièvre et président de ce "Labo". De son côté, Jean-François Copé, le secrétaire général de l'UMP, a bien créé, début 2011, un Conseil national des think tanks, mais ceux qui ont accepté l'invitation jugent l'initiative décorative. Quant à la ministre de l'écologie et du développement durable, Nathalie Kosciusko-Morizet, elle trouve les think tanks "très académiques et traditionnelsCe dont nous avons besoin, c'est de produire des intuitions neuves".
Laurent Bigorgne, de l'Institut Montaigne, le dit à sa manière, feutrée et lucide : "Ce qui m'intéresse en 2012, ce n'est pas le mois de mai et la campagne, mais le mois de septembre et l'action du futur gouvernement. C'est à ce moment-là que nous pourrons exercer notre influence." Bon résumé du rôle d'interface, encore expérimental, qu'entendent jouer ces boîtes à idées.
Gérard Courtois

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Le Canada

UN PAYS, DEUX SYSTÈMES ?
Publié le lundi 10 septembre 2007 et mis à jour le 3 avril 2009 , par Romaric BULLIER,Romain CANLERJean Marie LECUYER
Depuis le traité de Paris, en 1763, qui mit un terme à la guerre de “Sept ans” et consacra la fin des ambitions du royaume de France sur cette partie de l’Amérique du Nord, le Canada pourrait être considéré comme un Etat profondément ancré dans la tradition anglo-saxonne. Les think tanks canadiens pourraient donc être assez semblables à leurs homologues britanniques, voire partager de nombreux points communs avec les réservoirs d’idée du puissant voisin états-unien. Pourtant, le Canada a conservé de l’influence française, de sa longue quête de l’équilibre institutionnel et de sa situation particulière dans les relations internationales, de forts particularismes nationaux.

L’influence française

Entre sa découverte par Jacques Cartier, en 1534, et le traité de Paris, une grande partie du Canada a connu près de deux siècles de colonisation française. L’un de ses traits les plus marquants fut l’importation de "la coutume de Paris". Cet ensemble de dispositions juridiques régulait les relations entre le souverain et ses sujets d’Amérique du Nord en s’appuyant sur les textes en vigueur dans la métropole. Brièvement supplantée par la "common law" anglaise entre 1763 et le début du XVIIIe siècle, la tradition juridique française sera progressivement et localement rétablie dans les colonies francophones du Québec et, dans une moindre mesure, du Nouveau- Brunswick. Elle sera au centre de toutes les revendications autonomistes et indépendantistes du Canada français. Cette double tradition juridique française et anglaise va fortement marquer la réflexion politique. Les premiers mouvements démocratiques, parmi lesquels le Parti patriote, vont lier leurs revendications durant le première moitié du XIXe siècle à la reconnaissance de ces deux traditions. Le Parti patriote, groupe de réflexion et cercle de pensée davantage que parti politique, a bâti un programme de 92 résolutions constituant un socle institutionnel et constitutionnel qui sera largement repris par la première constitution de 1867. Le Canada francophone, élément moteur de la conquête des droits démocratiques au XIXe siècle, sera un creuset du progressisme au XXe siècle, à travers plusieurs think tanks et cercles de réflexion, comme l’Alliance Laurentienne, également liée au combat souverainiste. Cette réflexion influencera le développement d’un "modèle québécois", inspiré des principes économiques keynésiens et des sociales-démocraties scandinaves.

La quête de l’équilibre institutionnel

L’activité du Parti des Patriotes fut également l’une des prémices d’une réflexion politique extrêmement riche, qui verra l’émergence de think tanks, nombreux et bien structurés, autour de la question des institutions. Cette question prendra en fait plusieurs formes : relations avec l’ancienne puissance coloniale, confédéralisme ou fédéralisme, indépendance du Québec… La première constitution de 1867 a établi un équilibre provisoire, mais le XXe siècle a vu de multiples évolutions dans le pays aux 13 provinces. Parmi les think tanks qui s’intéressent aujourd’hui à cette question, on peut citer : The Institute for Advanced Research, The Conference Board of Canada ou The Institute of Public Administration of Canada. Les problématiques liées aux questions institutionnelles sont souvent traitées par des think tanks régionaux, comme la West Canada Foundation, qui s’intéresse particulièrement aux quatre provinces de l’Ouest (Yukon, Colombie Britannique, Alberta et Territoires de l’Ouest), ou le Saskatchewan Institute of Public Policy, qui est issu de la province du même nom. Bien entendu, la question québécoise occupe naturellement nombre de think tanks issus de la Belle-Province. C’est le cas de l’Option citoyenne ou du CINQ (citoyens pour l’indépendance du Québec). Ces associations de citoyens ont développé une pensée politique au service des partis souverainistes.

Les questions internationales

A l’ombre de son puissant voisin nord-américain, le Canada a développé une pensée géopolitique et géoéconomique originale, également marquée par l’appartenance au Commonwealth. Le Canada entend occuper une place à part dans les relations internationales. Membre du G8 et de l’OTAN, le Canada est également très actif au sein des organisations internationales. C’est, par exemple, l’un des plus gros pourvoyeurs de casques bleus pour l’ONU. La réflexion de la plupart des think tanks canadiens est orientée vers une promotion du multilatéralisme dans les relations internationales, ainsi que vers la recherche d’un équilibre entre relations privilégiées avec les Etats-Unis et relations avec l’Union européenne et avec les pays de la façade asiatique du pacifique. Il est également notable que le Canada est un partenaire reconnu pour les pays sudaméricains, qui ne souhaitent pas entretenir une relation exclusive avec les Etats-Unis, sans pour autant froisser Washington. Un certain nombre de think tanks canadiens, comme le Centre for Foreign Policy Studies ou le Canadian Institute of International Affairs, développent une réflexion sur les relations internationales proche de celles des think tanks européens ou des réservoirs d’idée progressistes d’Amérique du Nord.

La structuration des think tanks canadiens

Au-delà des débats qui les réunissent ou les séparent, les think tanks canadiens se distinguent par des choix d’organisation différents. Si la plupart d’entre eux (notamment les think tanks issus de provinces anglophones) sont structurés sur un modèle anglosaxon, mêlant indépendance affichée vis-à-vis des pouvoirs publics et recherche de l’équilibre financier via des donations ou des ventes de prestations, plusieurs réservoirs de pensée importants se sont construits dans le giron universitaire. C’est le cas de l’INRS québécois, dont le nom se rapproche du CNRS français mais dont le fonctionnement serait plus proche du CERI parisien. Ce think tank travaille essentiellement sur les problématiques environnementales et écologiques dans les politiques publiques. Ce particularisme organisationnel est un des traits marquants de la scène des think tanks canadiens.

Un maintien de l’exception culturelle

Le Canada d’aujourd’hui poursuit une évolution intellectuelle et institutionnelle qui lui est propre. Le traitement de la question "autochtone", largement débattue par les think tanks canadiens, a abouti à la création d’une entité (à mi-chemin entre la province et l’Etat associé) : le Nunavut. Cette solution se veut une alternative à la politique de réserve pratiquée par les Etats-Unis au sujet de la population amérindienne. Cette dernière évolution est véritablement la preuve des particularismes du pays à la feuille d’érable. L’évolution de la scène politique québécoise, le consensus politique autour d’un Etat-Providence nord-américain, le positionnement spécifique en matière de relations internationales sont autant d’éléments qui confèrent aux think tanks canadiens de véritables spécificités par rapport à leurs homologues américains ou britanniques. Pays riche de "réservoirs de think", le Canada voit se renforcer une identité nationale qui sera la garantie de l’originalité et du dynamisme de la production des "tanks de pensée".

La question de l’indépendance

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la question de l’indépendance du Québec n’est pas des plus traitées par les think tanks canadiens. Sans être totalement tabou, la grande majorité des organismes de recherche semblent avoir passé sous silence, ces dernières années, l’opportunité pour le Québec d’obtenir son indépendance. Il est surprenant de constater, par exemple, que l’Institut économique de Montréal (IEDM) n’a produit aucune publication sur le sujet au cours des huit dernières années. Pourtant, l’IEDM traite quasi exclusivement de problématiques québécoises : du retard économique de la province à son système de taxation, en passant par le poids des syndicats et la situation préoccupante de l’âge de la retraite. Il faut se tourner vers l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), basé à Montréal également, pour trouver un intérêt réel à la question. Pourtant, ses publications ne s’inscrivent pas dans une recherche autour d’une possible accession à l’indépendance, mais portent davantage sur la gestion d’une souveraineté accrue de la province. Deux études sur la question sont particulièrement notables. La première, « La place du Québec au sein de l’union sociale canadienne  », prend l’exemple de l’« Accord Cadre sur l’union sociale » pour démontrer « l’incapacité du système politique canadien à intégrer la vision particulière du Québec sur le fédéralisme et le pays ». Le constat de l’auteur, Christian Dufour, est que le Canada va devoir reconnaître la particularité du système québécois et accepter les asymétries découlant de cette situation. L’autre étude de l’IRPP traitant de la souveraineté concerne l’évolution des relations entre l’Etat fédéral et la province, du référendum de 1980 au Sommet des Canadas de 2004. L’auteur,Thomas Courchene, plaide pour une souveraineté plus large du Québec et les moyens qui vont avec. Le C.D.Howe Institute est également l’un des rares à s’être penché sur la question de l’indépendance. Dans une publication de 1998, Richard Simeon décrit l’impossibilité de mettre en place un large partenariat bilatéral entre un Québec post-sécession et le reste du Canada, contestant ainsi les propositions du Parti québécois. L’impossibilité, du fait de l’existence des provinces, de mettre en place un partenariat bilatéral entre le Québec, d’une part, et le Canada (regroupant les provinces restantes), d’autre part, est particulièrement dénoncée par l’auteur. Au final, personne dans le paysage des think tanks canadiens ne semble considérer sérieusement l’hypothèse d’un Québec libre. L’avenir dira si ce point de vue est partagé par les Québécois.

Institut de Recherche en Politiques Publiques

Fondé en 1972, l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) s’affiche comme l’un des think tanks canadiens les plus influents. Son indépendance est assurée par un fonds de dotation établi au Canada depuis le début des années 1970. L’orientation générale de l’IRPP s’inscrit dans la promotion de la recherche, en mettant en avant les nouvelles problématiques auxquelles le gouvernement canadien doit faire face. Le maintien de la croissance économique et du progrès social, ainsi que la gouvernance, sont des thématiques largement traitées par les chercheurs du think tank. L’IRPP s’attache également à définir les approches stratégiques possibles pour la politique étrangère d’Ottawa. Il a publié de nombreux travaux en relation avec les théâtres d’opérations sur lesquels sont engagées les troupes canadiennes (Kosovo, Afghanistan, Irak).
L’IRPP mène ses activités de recherche conjointement avec d’autres organisations canadiennes, parmi lesquelles les Réseaux canadiens de recherche en politiques publiques (RCRPP), le Centre d’étude des niveaux de vie (CENV), le Programme d’étude sur le Québec (PÉQ) de l’université McGill ou encore le Saskatchewan Institute of Public Policy (SIPP). Mel Cappe est le président de l’IRPP depuis juin 2006. Il fut auparavant haut fonctionnaire, sa dernière affectation étant celle de Haut-commissaire du Canada au Royaume-Uni. Le conseil d’administration de l’institut est dirigé par Janice MacKinnon, ministre des Finances sous le gouvernement Romanow (1993-1997). Il réunit plusieurs personnalités issues des milieux académique et gouvernemental, ainsi que du monde des affaires. Toutes les provinces du Canada y sont représentées. Le conseil s’assure ainsi que les vues régionales sont prises en compte dans les divers travaux de l’IRPP. Dans le même soucis de représentativité, le contenu des publications et du site Internet est entièrement bilingue.
La publication phare de l’IRPP, Options politiques, est une des revues canadiennes les plus en vue en matière de politiques publique et internationale. Elle éclaire ses lecteurs sur les enjeux politiques présents et futurs les plus importants. Par son format et sa composition, on pourrait la comparer à la célèbre revue américaine Foreign Affairs, publiée par le think tank américain Council on Foreign Relations. Très influente dans les cercles politiques canadiens, Options Politiques a eu, en mars 2006, l’exclusivité d’accueillir la première interview du nouveau Premier ministre canadien, Stephen Harper. En dehors de ce média papier, le think tank mise également sur Internet pour promouvoir ses idées. Plus qu’une vitrine, le site de l’IRPP est un outil majeur de diffusion des recherches, des publications et des activités de l’institut.
Site web : http://www.irpp.org

C.D. Howe Institute

Créée en 1958, sous le nom de Private Planning Association of Canada, l’organisation se rebaptisera elle-même C.D. Howe Research Institute en 1973, lors d’une fusion avec la C.D. Howe Memorial Foundation. Cette dernière avait été créée en 1961, en mémoire du très honorable Clarence Decatur Howe. C’est en 1981 que le nom actuel de C.D. Howe Institute est adopté. La Memorial Foundation oeuvre désormais plus spécifiquement à la mémoire de C.D. Howe. Le C.D. Howe Institute, pour sa part, promeut la mise en place de recherches et d’analyses indépendantes sur les principales questions ayant un impact sur la qualité de vie des Canadiens, et ce sur l’ensemble du territoire national. Dans son travail, l’institut adopte un point de vue global, en prenant en compte l’impact des facteurs internationaux sur le Canada et en apportant des éclairages sur ce qui se fait à l’étranger en matière de politique publique, afin de l’introduire dans le débat canadien. Ses travaux, menés sur toutes les nouvelles politiques publiques nationales, sont reconnus pour leur qualité, leur indépendance et leur pertinence. Ils font tous l’objet d’une procédure de contrôle externe, assurée par des universitaires et des experts. Les recherches de l’institut couvrent cinq thèmes : croissance économique et innovation, commerce international, gouvernance et institutions publiques, politiques sociales et, enfin, politique monétaire et fiscale.
Parmi ses programmes de recherche, on peut retenir la politique monétaire. Au sein du Monetary Policy Council, douze des plus grands économistes canadiens fournissent à la Banque du Canada, aux acteurs financiers et aux observateurs économiques, une évaluation indépendante et régulière de la politique monétaire nationale. Un second programme de l’institut porte sur la compétitivité des impôts : il s’agit d’étudier la manière dont elle peut être améliorée pour que la croissance économique soit favorisée et la création d’emplois encouragée. Le secteur des services financiers est également très surveillé en raison de son poids en termes d’emplois et de rendement. L’institut a donc mis en place un programme pluriannuel de surveillance  ; il donne également son avis sur ce secteur crucial de l’économie canadienne. Ce programme de travail interroge l’environnement économique dans lequel se déroulent les intermédiations financières, l’environnement réglementaire et l’avenir des intermédiations financières.
Financé par de grandes sociétés, l’institut a la réputation d’être favorable à des politiques publiques favorisant l’économie de marché, comme la suppression ou la diminution d’impôts.

source -> http://www.oftt.eu/ (Observatoire Français des Think tanks)
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Think-Tanks dans Politique / ressources / Autour des Bernardins / Collège des Bernardins (college_bernardins)


source -> http://www.pearltrees.com/